Conclusion
:
Benoît SAINT GIRONS
Faut-il donc vraiment être masochiste pour séjourner en Chine en dehors d'un voyage asceptico-organisé ? Oui et non. Oui si l'on s'appelle Brigitte Bardot ou Nadine de Rothschild. Les personnes sensibles à la fumée de cigarette feraient également mieux de demander l'avis de leur médecin ou psychologue. Certes, les chinois sont, à bien des égards, exaspérants et déroutants. Certes, tout séjour en République Populaire de Chine provoque des variations brusques de températures du côté de ses émotions. Certes, il y aura toujours quelque chose pour aller de travers; rien ne sera jamais acquis. Si un voyage sans histoires est un voyage ennuyeux, alors la Chine est la plus passionnant des pays ! Mais il serait malhonnête d'exagérer les désagréments rencontrés. Si la Chine n'est pas le pays d'Asie le plus facile à visiter (la langue chinoise perturbe la communication), c'est sans doute, par contre, l'un des plus intéressant : pour les sites chargés d'histoire et la diversité des paysages, pour la culture du passé, le capitalisme du présent et la puissance économique de l'avenir, pour le communisme de la théorie et l'individualisme de la pratique mais, surtout, pour le peuple chinois, si éloigné mais aussi, par bien des aspects, si proche de nous.
Si les chinois sont des martiens, ce sont des martiens qui nous ressemblent. Comme nous, ils manquent de sens civique et s'estiment au dessus des règlements et interdictions. Comme nous, ils sont indisciplinés et bagarreurs. Comme nous, ils sont fiers, orgueilleux et chauvins. Comme nous, ils aiment bien boire et bien manger. Comme nous, ils aiment rigoler et faire la fête. S'ils avaient également peur que le ciel leur tombe sur la tête, nos amis chinois seraient de vrais gaulois ! Mais ils pourraient aussi être de vrais juifs puisqu'ils partagent avec eux de nombreuses valeur (1) : la famille, la communauté, l'éducation, la communion autour d'un bon repas et, surtout, le sens des affaires ! Ou encore de vrais américains : la bonhomie, la convivialité, le patriotisme, le libéralisme dans les affaires,... Comme quoi, malgré les apparences, nous parlons presque la même langue ! Les vrais martiens seraient sans doute à rechercher plutôt du côté du Japon...
J'aimerais à ce stade de mon essai rendre un hommage à Marc Boulet et à son ouvrage "Dans la peau d'un chinois" (2) Même si son témoignage date un peu, M. Boulet a le mérite de nous faire découvrir la Chine de l'intérieur : il a en effet réussi à se faire passer pour un chinois kazakh, l'une des minorités du Xinjiang. Voici ce qu'il écrit en introduction : “(...) J'ai simplement voulu montrer que l'image officielle donnée par la propagande et, plus curieusement, par les visiteurs occidentaux, est tout à fait orientée et fausse. La Chine continue d'être présentée comme un pays mythique, auréolé d'un romantisme historique ou révolutionnaire qui le place à l'écart de l'orbite des autres pays. On pourrait croire en lisant l'abondante littérature qui leur est consacrée que les Chinois sont des extra-terrestres qui ne fonctionnent pas comme les humains ordinaires, ne vivent pas dans le même temps que nous, ne sont pas agités par les même désirs, les mêmes pulsions, les même faiblesses et les mêmes audaces. C'est faux. (...)”
Nous voila donc revenus sur terre : les paysans chinois ont bien des points communs avec les paysans français et les citadins chinois vivent de plus en plus à l'occidentale. “Aujourd'hui, il y a moins de différence de mode de vie entre un jeune chinois instruit et un occidental, qu'entre ce jeune chinois et un ouvrier pauvre” déclare un chinois de Shenzhen, la plus célèbre des zones économiques spéciales, à M. Alain Peyrefitte (3) En effet : un intellectuel français aura plus d'atomes crochus avec un confrère chinois qu'avec un paysan de son pays ! Car s'ils ne parlent pas la même langue, ils appartiennent au moins au même monde. Les différences culturelles ne font pas le poids face aux milieux socio-professionnels et aux affinités et modes de vie qui en découlent...
Il conviendrait également de faire la distinction entre ce qui relève du "caractère" chinois et ce qui découle des données socio-démographo-economico-politique de la Chine. Tous les enfants crient à la naissance et le nouveau-né chinois n'est pas plus bruyant que les autres ! De même, les chinois de Singapour sont quelque peu différents des chinois de Hong Kong ou de Pékin. Ils partagent pourtant la même culture confucéenne ! Mais voilà, la Chine a encore des circonstances atténuantes : c'est un pays en développement !
Qui dit “développement” dit “pas encore satisfaisant” et les chinois sont les premiers à reconnaître qu'ils ont encore un long chemin à parcourir. Une vingtaine d'années et beaucoup d'efforts seront nécessaire avant que la Chine ne commence à ressembler à sa société modèle : Singapour. “Regardez Singapour” disait Deng Xiaoping. Cela laisse le temps au gouvernement de peaufiner ses campagnes d'éducation civique, aux chinois de s'instruire et de s'enrichir et aux nations occidentales de trouver une politique moralo-économique cohérente et pas trop ruineuse pour l'avenir. La puissance chinoise est en marche !
Ce livre se voulait en partie pamphlétaire : j'ai donc volontairement insisté sur les "défauts", du point de vue français, des chinois. Ils en ont car nous en avons tous. C'est assez triste à écrire mais les défauts des autres masquent également bien souvent leurs qualités. Bas les masques ! Voici, afin de terminer sur une note positive, une liste non exhaustive des qualités chinoises :
Les chinois sont travailleurs, ambitieux, curieux, toujours prêts à apprendre
et à se développer. “Quand le sage s’arrête-t-il d’étudier ? Quand on
ferme son cercueil” disait Confucius. Une amie de Suzhou travaillait dans un
grand magasin durant les vacances scolaires. Le soir et durant son jour de congé
hebdomadaire, elle préparait un examen informatique. Et en parallèle à tout
cela, elle étudiait la possibilité de se lancer dans les affaires en vendant
des produits ménagers à domicile ! Si tous les chinois sont aussi
entreprenants, nous avons vraiment, au “pays
des 35 heures”, du souci à nous faire !
A défaut de posséder la courtoisie des pays développés, et peut être grâce
à cela, les chinois sont simples et directs dans leurs rapports. Aucune
fioriture : ils disent ce qu'ils ont à dire, peu importe leur interlocuteur et
engagent ainsi très facilement des discussions avec des inconnus. La
convivialité a des allures de communisme : tous égaux, tous présumés amis,
tous à même de partager un bon repas ou une bonne plaisanterie. Le temps des
“camarades” n'est, après tout, pas si loin. A titre d'illustration, cette
"hôtesse de train" qui, après avoir balayé le wagon, s'assoit sur
le lit des voyageurs pour participer à leur conversation...
L'oeuvre de Sartre n'étant pas étudiée en Chine, les chinois ont la chance de
ne pas craindre le regard des autres, le “qu'en
dira-t-on ? ”. La notion du ridicule et les complexes n'existent pas ou
peu, comme en témoigne l'essor du Karaoke. Chacun a le droit de s'exprimer, de
s'amuser, de vivre sa vie sans crainte des moqueries. Les chinois sont très bon
public : les applaudissements sont la norme après une chanson massacrée, le
“Tu parles très bien chinois” arrive au premier mot prononcé et le
“Terrible ! Super !”,joint au geste du pouce dressé, accompagnait régulièrement
mes figures de Kung Fu. C'est tout dire !
Les chinois sont foncièrement optimistes, philosophes et courageux face à
l'adversité. Les chinois sont “confucianistes dans le succès et taoïstes
dans l'échec”. C'est J.F.
Kennedy qui remarquait : “En chinois, le mot crise est formé de deux caractères.
L’un représente le danger. L’autre l’opportunité.” C'est peut être
l'explication de leur désinvolture face aux malheurs des autres : il n'y a
point d'aide à attendre, chacun doit se prendre en charge, le soleil finira
bien par faire sa réapparition... Et puisque les crises doivent être abordées
avec sérénité, elles n'offrent pas de terreau pour la rancune : une serveuse
de restaurant que j'avais royalement engueulé me fit ainsi de grands sourires dès
le lendemain, comme s'il ne s'était rien passé. Essayez de faire la même
chose en France ! Il faut reconnaître que les chinois ont un atout : une
moindre susceptibilité émanant de ce qui semble être une totale absence
d'amour propre; les chinois ont choisi de ne pas se prendre trop au sérieux. Si
ce trait de caractère nuit quelque fois à la qualité des services, elle
limite aussi grandement l'animosité à l'égard d'autrui.
Il est, de fait, si l'on évite de blesser leur orgueil nationaliste ou
culturel (ce qui me semble être la moindre des choses lorsque l'on voyage à l'étranger),
assez difficile de se faire des ennemis chinois : le professeur de Kung Fu que
j'ai quitté au bout d'un mois en claquant la porte me propose, quand je le
rencontre quelques semaines plus tard, tout sourire et gentillesse, de m'aider
gratuitement dans mon apprentissage : “Si tu as l'occasion, n'hésite pas à
passer à l'école.”
Comme nous l'avons vu, les chinois aiment s'amuser, se distraire, faire la fête,
bien boire et bien manger. Les chinois forment donc globalement un peuple gai,
souriant et, je crois, foncièrement heureux dans leur développement. Complément
indispensable : les chinois sont chaleureux, hospitaliers et généreux : deux
chinois qui se rencontrent échangeront toujours quelques cigarettes et partager
son repas fait partie du mode de vie. Encore plus fort : une chinoise mère de
famille rencontrée dans le train fera tout son possible pour m'aider à trouver
un bon professeur à Shaolin, allant jusqu'à
payer le billet d'entrée et, faute de temps, à ne pas pouvoir profiter
des attractions. Et si je n'avais pas été plus rapide qu'elle, ticket de bus
et déjeuner auraient également été payés de sa poche ! Et que penser de ce
restaurateur de Nanchang chez qui j'avais décidé de camper trois heures pour
regarder les J.O. sur sa Télévision ? Au moment de payer mon plat de nouille,
refus poli de ce dernier : “Je ne veux pas de ton argent. Tu es mon invité
!”
Enfin, les chinois aiment leur pays, leur culture, leurs enfants et leurs ancêtres.
Les chinois sont un peuple fier, soudé, nationaliste : ils n'ont aucun complexe
d'infériorité vis à vis des occidentaux; ce serait même plutôt le contraire
! Ils sont également très pragmatiques : si aucun chinois ne m'a jamais dit
spontanément aimer leurs dirigeants (les chinois s'intéressent culturellement
peu à la politique puisque, comme dit le proverbe, “Le ciel est très haut et
l'Empereur est très loin”. Il est vrai aussi que le gouvernement n'encourage
pas vraiment la culture politique de la population...), on sent rapidement
qu'ils les comprennent, les respectent et les supportent dans leur énorme tâche
de modernisation. Même chose pour Mao : avec l'aide de la propagande et
l'accusation officielle de la "bande des quatre", ses erreurs sont
pardonnées et l'on retiendra surtout de lui son statut de leader charismatique
qui enfin unifia la Chine et lui fit prendre conscience de son potentiel. Slogan
officiel: “30% d'erreurs, 70% de bonnes choses”. Inventons-en un autre :
“30% de problèmes résolus, 70% encore à résoudre”. Avec le soutien
massif des chinois, ce n'est qu'une question de temps...
Mais la plus grande qualité des chinois reste encore de m'avoir
accueilli et supporté, moi et mes principes de laowai durant plusieurs années. Je ne sais pas si ce
livre est un cadeau de remerciement bien approprié : montrer du doigt, mettre
l'accent sur les différences des autres alors que nous avons tant en commun,
utiliser l'ironie pour traiter d'un sujet aussi sensible que les caractéristiques
d'un peuple est sans doute une manière bien particulière de marquer son appréciation.
Et pourtant ! Partant du principe que l'on ne craint que ce que l'on ne connaît
pas, l'objet de ce livre a d'abord été d'aider le français à faire
connaissance avec le peuple chinois. Et l'idée de base que j'ai voulu faire
passer est que, au delà de nos différences, il est facile de nous entendre !
Il suffit d'un peu de patience, de tolérance et, sans doute aussi, d'étude
linguistique de part et d'autre. Pour ma part, la phrase qui revenait finalement
le plus
souvent dans mon esprit à propos des chinois, la phrase qui m'a fait et me fait aimer la
Chine, la phrase que je vous livre maintenant et vous invite à répandre est
que, au delà de nos différences, les chinois sont quand même bien sympas !
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(1) "To
Shanghai with thanks" Henryka
Manès raconte pour le magazine Newsweek (23 septembre 1996), son arrivée à
Shanghai et l'accueil et générosité des chinois à l'encontre des réfugiés.
Lorsqu'elle leur dit qu'elle était juive, ils répondirent “Oh, vous êtes
juste comme nous, juste comme nous.” Shanghai
fût l'une des rares villes au monde à accepter des réfugiés juifs d'Europe
durant la seconde guerre mondiale.
(2) Marc Boulet "Dans
la peau d'un chinois" Edition Barrault, 1988
(3) M. Alain
Peyrefitte "La Chine s'est éveillée"
Op. cit.
1.2
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