"1,2 milliard de Martiens"

- Chap 9 : La monnaie du peuple... -  

Benoît SAINT GIRONS

 

Les chinois se vengeraient-ils de Mao à titre posthume ? A voir à quel point ils sont obnubilés par leur enrichissement personnel, le Grand Timonier doit, dès les touristes sortis de son mausolée, faire des sauts dans son cercueil en cristal. Le communisme est mort sur l'autel des devises, des cours de la bourse et du cognac XO. Mais le communisme a-t-il jamais vécu dans l'esprit des chinois ?  Le chinois a-t-il un jour cessé dans son coeur d'être matérialiste ?  Ecoutons Deng Xiaoping en 1984 : “Le temps, c'est de l'argent; le rendement, c'est la vie.  Il faut se mettre en conformité avec la loi du développement. Nul besoin de pratiquer l'égalitarisme.”

L'argent est dans tout les esprits et de toutes les conversations : “Combien gagnes-tu ?”, “Combien as-tu payé?”, “Dans ton pays, combien cela coûte-t-il ?”,... Qui a dit qu'il fallait des années pour parler chinois ? Savoir compter permet déjà de tenir bien des discussions ! C'est bien connu : ce sont ceux qui en parlent le plus qui en ont le moins. Le salaire moyen chinois reste donc encore faible, à environ 90 francs par mois dans les campagnes et 250 francs par mois dans les villes, mais il augmente, inéluctablement : si un technicien chinois se payait 80 francs par mois en 1993, il en vaut actuellement 2.500 et il en vaudra 7.000 avant la fin du siècle.

Les chinois tiennent les rennes de l'économie du sud-est asiatique. De la Malaisie à l'Indonésie en passant par la Thaïlande ou les Philippines, les grosses fortunes sont chinoises. Une telle réussite n'est pas sans susciter des jalousies et, de fait, les chinois d'outre mer ont, tout comme les juifs en Europe, subit périodiquement l'animosité des populations autochtones : en Malaisie en 1969 mais surtout en Indonésie dans les années 60 : les pogroms suscités par la politique du Président Sukarno coûtèrent la vie de 300.000 chinois ! On le vit encore récemment suite aux difficultés économiques que traversent la région : de nombreuses boutiques chinoises furent saccagées et de nombreuses familles poussées à quitter le pays. Cela n'aidera certainement pas le pays à retrouver ses forces. Car si les chinois d'outre mer investissent en masse en RPC, les premiers bénéficiaires du sens des affaires chinois sont évidemment les pays qui les ont accueillis. Serge Bésanger, dans son chapitre fort documenté sur la "Chine d'outre-mer" va jusqu'à suggérer que les problèmes économiques des Philippines seraient dus à l'insuffisante domination chinoise : “Plus il y a de chinois au sein de la population, plus ils sont libres de développer leurs affaires, et plus le pays s'enrichit” (1). Rappelons en effet que les chinois qui représentent 1,5% de la population ne contrôlent que 51% de l'économie des philippines !

Lorsqu'il est "chez lui", le chinois n'a pas le succès modeste et l'argent gagné se doit d'être étalé à la vue de tous. Montrer son fric est à la fois une obligation morale et un art de vivre. Si tout ce qui brille n'est pas de l'or, tout ce qui coûte de l'or se doit de briller. Devinette : quel est le comble du matérialisme ? Réponse : conserver l'autocollant sur l'écran de la T.V. que l'on vient d'acheter afin de prouver qu'elle est de qualité. Et tant pis si elle masque 1/5ème de l'image.  Au moins, tout le monde saura qu'il est en train de regarder une “Super T.V. équipée d'un génial woofer stéréo” !  Le chinois ne connaît pas encore le raffinement dans le luxe : sa préférence ira toujours vers les grosses montres, les grosses bagues et les chaînes massives. Autres outils indispensables : le beeper, le téléphone portable et le trousseau de cinquante clés à la ceinture. Le voila fin prêt pour déguster le regard envieux de ses compatriotes. En Chine, l'habit fait le moine et une telle panoplie vaut toutes les cartes de visite.

L'industrie de la copie aide heureusement à sauver les apparences. A Hong Kong, les fausses Rolex permettent aux religieuses de sortir en toute quiétude, sans crainte des regards méprisants. En Chine, eldorado de la contrefaçon, les jeunes arborent la fausse casquette NIKE, le faux t-shirt ADIDAS ou le vrai survêtement ADIADS ou  LE OCQ SPORTIF ! De même, ils écoutent de la musique sur des baladeurs aux marques évocatrices : PASONIC, SUNNY, AIWAI,... Ne pas avoir d'argent ne les empêchera donc pas, à distance respectable tout au moins, de sauver la face...

Pas de copie par contre du cognac XO, boisson favorite (c'est la plus chère !) des chinois fortunés : à plus de 800 francs la bouteille, le goût n'a aucune importance ! Il ne s'agit pas de consommation mais de représentation : on consommera donc le précieux breuvage en cocktail avec du coca... Qu'importe l'ivresse tant que l'on a le flacon ! Que les croquettes pour chiens soient un jour vendues au prix du caviar, elles deviendraient aussitôt l'un des mets préféré des chinois ! Le coût dicte le goût.

Hong Kong détient le record du nombre de voiture de luxe par habitant. Avec plus de 100% de taxe, peu de parkings et un excellent réseau de transport en commun, la voiture est en effet l'objet irraisonnable - et donc indispensable - par excellence. Porsche et Mercedes s'époumonent dans des rues sordides où la vitesse de pointe dépasse rarement les 30 km/h. Mais l'important n'est-il pas de montrer son carrosse ? A ce titre, les propriétaires de la Roll Royce rose remportent facilement le Trophée de la cendrillon la plus criarde de la décennie. Récompense oh combien méritée lorsque l'on sait que le couvercle de leur W-C est lui même incrusté de pièces d'or ! Pourquoi diable faire sobre si l'on peut faire vulgaire ?

Le Dieu dollar est peut être en train de réussir là où la révolution culturelle du paysan Mao a échoué : éradiquer les intellectuels de Chine ! Ce n'est plus qu'une question de temps, de générations. Les intellectuels ont toujours été plus ou moins officiellement méprisés par le régime central : pas assez "productifs", potentiellement contestataires et, un comble, financièrement désintéressés. Or, comme nous l'avons vu, les futures épouses - en nombre limité - marquent une préférence pour les portefeuilles bien garnis. L'extinction de la race est donc pour bientôt. Déjà, 200.000 enseignants quitteraient leur poste chaque année. S'enrichir ou périr : le capitalisme à la chinoise offre des alternatives dignes d'un régime communiste !

Les managers des monastères bouddhistes n'ont pas hésité longtemps : tickets à l'entrée, magasins de souvenirs à l'intérieur... La religion est un business florissant et l'on va désormais au temple comme l'on va au marché : “Donnez moi s'il vous plaît pour 20 yuans de bouddhisme”. Un étranger aborde ainsi un moine : “Ma femme se fait opérer demain. Pourriez-vous faire une prière pour elle ?” - “Pas de problème ! Je vais demander à ce que l'on organise immédiatement une cérémonie. Cela vous coûtera 1750 francs” - “H.T. ou T.T.C. ?...” Tout compris bien sûr ! Bouddha n'a de comptes à rendre à personne !

 

Plus sérieusement...

Pourquoi en France méprise-t-on à ce point ceux qui ont de l'argent ? Est-ce par jalousie ou bien est-ce un vestige de notre tradition judéo-chrétienne ? L'argent (des autres) est sale et se doit d'être caché. Quant aux entrepreneurs, ils subissent de plein fouet une bureaucratie et une taxation de l'assistanat dignes d'un régime communiste et préfèrent de plus en plus s'expatrier. Lorsqu'un pays décourage à ce point l'initiative personnelle et le travail, il n'est pas étonnant qu'il se réveille un matin avec plus de 3 millions de chômeurs. 

Point de "chômage professionnel" en Chine : ceux qui ont été licenciés ou n'ont pas de travail (et il y en aura peut être 200 millions en l'an 2000) s'en inventent un ! Démarrer petit n'a empêché aucun chinois de faire fortune ! Et l'ascenseur social fonctionne d'autant mieux que tous ceux qui sont en bas rêvent et se donnent les moyens de monter au sommet pour participer à la parade. Evidemment, la Chine bénéficie "d'avantages" : peu de sécurité sociale, d'assurance chômage, de RMI ou de systèmes de retraites. Le slogan marxiste “A chacun selon ses besoins” fût en effet judicieusement modifié par le gouvernement chinois en “A chacun selon son travail”. Et l'on arrive ainsi au paradoxe suivant : une Chine communiste économiquement bien plus libérale (et donc dynamique) qu'une France dirigée par un Président prétendument de droite !

Pour s'entraider en cas de problèmes, les chinois disposent de la solidarité du cercle familial. Et pour ne pas devenir un poids mort et perdre la face, les chinois ont obligation de se prendre en charge ! Alors tant qu'à faire, autant être ambitieux ! L'exhibitionnisme du portefeuille pousse à l'émulation : si d'autres l'ont fait, je dois pouvoir le faire ! Comme par exemple Zhou Zhang Guang qui, simple ouvrier dans une usine de cosmétique, démissionna en 1985 parce que son  patron refuse de commercialiser une lotion de son invention contre la chute des cheveux et pèse aujourd'hui plus de 60 millions de dollars. (2)

L'ambition et la réussite financière, c'est excellent pour la face ! Accessoirement, cela permet aussi de se comporter en bon enfant confucéen en prenant financièrement en charge la retraite de ses parents. L'article 15 de la Constitution chinoise stipule que les enfants doivent participer financièrement aux besoins et au bien-être de leurs parents. C'est une obligation légale en Corée, à Taiwan et à Singapour. Mais c'est avant tout une tradition culturelle : le caractère chinois pour désigner la piété filiale (xiao          ) représente la vieillesse (     ) soutenue par un enfant (     ). C'est tout aussi efficace que la retraite française par répartition (prochainement en faillite), cela renforce les liens entre générations et cela ne coûte rien aux entreprises ou à l'état.

Mais évidemment, il convient d'abord que les jeunes disposent d'un revenu suffisant ce qui suppose -  et oui - qu'ils puissent travailler et ensuite veuillent travailler !  Or à l'heure actuelle en France, le flux financier irait plutôt en sens inverse, des retraités vers les enfants, qu'ils soient chômeurs ou étudiants. Les jeunes français retardent de plus en plus leur "envol financier" tandis que le texte d'un manuel de chinois déclare “J'ai bientôt 18 ans : je ne peux pas éternellement dépendre de mes parents (...) Je vais dépendre de la force de mes deux mains (...) Nous devrions tous devenir indépendants plus tôt” Et une jeune fille à sa mère d'ajouter : “Je n'envisage pas de repasser l'examen l'année prochaine : je ne veux pas à nouveau dépendre de vous financièrement. Je vais chercher un travail et travailler tout en étudiant. Le succès ne vient qu'à force de travail”.

Peut-on déduire de ces textes que tous les chinois sont des bourreaux de travail prêts à tous les sacrifices pour leur réussite financière ? Non bien sûr ! Il existe même une catégorie de chinois chez qui travailler rime davantage avec "se prélasser" qu'avec "se défoncer" (du moins dans leur créneau officiel de travail). Leur poste est garanti, de même que leur salaire à la fin du mois et ce, quelque soit la qualité de leur travail ou leur amabilité vis à vis des clients. Ils bénéficient également d'aides sociales et d'une retraite. Il s'agit bien sûr des fonctionnaires chinois. Les industries publiques emploient et logent 100 millions de chinois et leurs familles, aidant au total sans doute ¼ de la population. Voila pour le système social made in China.

Ce système est aujourd'hui en faillite : la productivité est ridiculement basse (les industries publiques représentent 43% de la production industrielle totale mais emploient 70% des ouvriers !) et, de fait, plus de la moitié de ces entreprises perdent de l'argent et doivent recourir aux subventions de l'état, à la monnaie du peuple, pour continuer à pouvoir perdre de l'argent... Ce gaspillage durera-t-il éternellement ? Le gouvernement chinois tente depuis 1978 de réformer ces entreprises tout en évitant les licenciements massifs. C'est aujourd'hui au tour du Premier Ministre Zhu Rongji de s'attaquer au dilemme et il semble prêt à sacrifier des postes, de très nombreux postes (jusqu'à 50% des postes de fonctionnaires !), au profit de la compétitivité et de l'économie de marché. Une décision courageuse mais néanmoins dangereuse en terme de stabilité sociale. Comment des fonctionnaires habitués à en faire le moins possible réagiront-ils aux contraintes du marché privé du travail ? Sans doute avec courage et ambition puisqu'ils sont chinois : "libérés" de la serre-couveuse de l'état, renforcés par les intempéries de l'extérieur, fertilisés par l'engrais de la croissance tout azimut du pays et les success-stories de leurs congénères, hors d'atteinte des sécateurs de l'assurance chômage et autres RMI, de nombreuses plantes deviendront des arbres puissants, lancés à l'assaut du ciel et du soleil... Après tout, la majorité des jeunes chinois rêve de créer son entreprise. Le jeune français, quant à lui,  rêve encore de rentrer dans la fonction publique, de devenir fonctionnaire, de bénéficier, à son profit de... la monnaie du peuple!

 

Survivre en Chine...

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(1) Serge Bésanger  "Le Défi Chinois"  op. cit.
(2) Article de Yann Layma "Chine : la révolution capitaliste" Le Figaro Magazine, 13 février 1993.


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