"1,2 milliard de Martiens"

- Chap 8 : Une vie de chien -  

Benoît SAINT GIRONS

   

Le lapin était toujours vivant. Mais il n'avait pas bonne mine: le boucher lui avait délicieusement retiré sa fourrure. Ce n'était pas, bien sûr,  pour le protéger de la chaleur du marché de Canton mais afin de gagner du temps lorsque viendrait le client. Les cantonais sont des gens pressés qui apprécient la viande fraîche. L'acheteur serait donc doublement content : le lapin grelottait de douleur et de froid. De fait, il ne tarda pas à se manifester : la mort libératrice était pour bientôt. Mais pas avant de subir une dernière torture : le boucher prit son couteau et commença à lui ouvrir le ventre sur une bonne quinzaine de centimètres. Satisfait de l'orifice, il y plongea la main pour en retirer intestins et autres boyaux. Ce n'est que l'estomac vide que le lapin rendit son dernier râle, muscles tendus, yeux exorbités,... Une vrai scène à cauchemar ! Un chinois m'aborde : -“Dans ton pays, vous ne pourriez pas faire ça n'est-ce pas ?” - “Non, en effet. Nous essayons de ne pas faire souffrir les bêtes” - “Ici on peut.”       Je l'avais remarqué !

"Amis des bêtes, bienvenus en Chine ! Avant de commencer la visite, je vous annonce à tous une bonne nouvelle: pour fêter votre arrivée, nous avons décidé de modifier vos repas sans suppléments de prix. Ce midi, vous n'avez pas mangé du boeuf mais du chien et pour ce soir, nous vous avons préparé du serpent. Mais avant cela, pour vous mettre en appétit, nous allons aller visiter le marché de Canton...” On s'évanouit de bonheur pour moins que ça !

Retour donc sur le plus célèbre marché de Chine. La section fruits et légumes manquant un peu de vie, nous ne nous y attarderons pas. La section pharmacopée est déjà plus couleur locale : hippocampes, scorpions, serpents, mille-pattes, lézards, cafards, grenouilles,... Tous séchés et tous à même de soigner un chinois mal en point : le serpent soignerait le mal de dos (parce qu'ils n'ont pas de colonne vertébrale ?), les grenouilles le mal de gorge (pour croasser d'allégresse ?) et le lézard les problèmes respiratoires. Pour les problèmes de virilité, on se tournera vers le pénis de cerf ou - beaucoup plus rare et cher - de tigre. Le ginseng fera également l'affaire, surtout les variétés sauvages qui atteignent parfois des fortunes et sont fièrement exposées en vitrine des pharmacies.

Mais la section "vivante" est celle qui, en général, émeut le plus les visiteurs : tortues, chats, poissons, cailles, faisans, poules, grenouilles, canards, crabes, ragondins, lombrics, rats, hiboux, pigeons, ratons laveurs,... Ça saute, rampe et gigote dans tous les sens. Quelques cartes postales à envoyer à Brigitte Bardot : les crabes ligotés qui asphyxient, les chats ou les chiens suffoquant de chaleur dans leurs cages, le poisson-chat coupé en deux et embroché qui continue à bouger la tête ou encore, plus artistique, le couteau ensanglanté des poissonniers. Bons baisers de la S.P.A. (Sans Pitié pour les Animaux) locale !

Tous les routards ont entendu l'anecdote : dans certains restaurants de Chine, on servirait du singe vivant. Le client découperait lui-même la boite crânienne avant d'attaquer le cerveau à la petite cuillère. Un film serait même disponible sur le sujet. Mythe ou réalité ? Le deuxième "Indiana Jones" contient une description de repas similaire mais la scène se passe en Inde... Reste que l'idée véhiculée par cette histoire est rarement démentie par les faits : les chinois sont cruels vis à vis des animaux.

Est-ce encore un héritage de l'ère Maoïste ? En 1956, ce dernier lançait son fameux mot d'ordre des “Quatre Maux”. Accusés, non sans raison mais avec un drôle de cynisme, de détruire les récoltes et d'empoisonner la vie, rats (et souris), mouches, moustiques et moineaux devaient être exterminés à l'échelon national. La tradition semble avoir profondément marqué le subconscient chinois. Encore aujourd'hui, des chinois passent des journées entières, assis sur une chaise, un tue mouches à la main et, dans ma première école de Kung Fu, les élèves avaient de temps en temps un quota d'insectes à remplir. Il n'y a bien que les oiseaux qui bénéficient d'un cessez-le-feu officiel (ils furent remplacés par les punaises lorsqu'on se rendit compte qu'ils consommaient plus d'insectes que de céréales) et si les chinois les abattent encore à coups de pierres, c'est en général pour les mettre en cage et les écouter chanter.

La violence à l'encontre du monde animal est à ce point ancrée dans les moeurs que l'on en vient à tolérer la cruauté des autres vis à vis de ses propres animaux domestiques. Notre école de Kung Fu possédait deux chiens bâtards : "Tout noir" et "Panthère". Leurs vies oscillaient entre caresses et coups de bâton. "Tout noir" en particulier s'en prenait plein la gueule : elle avait en effet le tord de s'endormir à proximité des 80 jeunes chinois qui s'entraînaient. Elle était donc régulièrement la cible de leurs jeux  : courir après avec une flagelle, lui mettre un sac plastique sur la tête, la tracter sans ménagement, lui organiser un combat avec une mante religieuse dont on aura au préalable arraché les pattes ou avec un serpent,  grimper dessus, tester avec elle l'efficacité de ses coups de pieds ou coups de poing (avec gants),... Elle était presque surprise que l'on vienne la caresser (sans gants) ! Et pourtant, malgré les apparences, elle restait relativement privilégiée : à l'extérieur, si les adultes ne l'avaient pas déjà dégustée au repas du soir, des gamins se seraient peut être amusés à lui couper la queue... Une vrai vie de chien (chinois) !

Les chinois adorent les animaux... derrière les barreaux d'un zoo. Pas une ville d'importance qui n'ait sa prison ! Et peu importe que, faute d'un financement adéquat, les conditions d'hébergement soient des plus précaires : un grand fauve qui perd sa fourrure dans une cellule bétonnée de 9 m² n'émeut en rien les visiteurs. Tant que le panda, emblème national, est bien traité ! Coût oblige, ce dernier n'est toutefois présent qu'en de rares endroits : Pékin ou Chengdu par exemple. Le "Golden Monkey", autre exclusivité chinoise, est plus accessible et, par la force des choses, moins prestigieux au regard des chinois. Le superbe zoo de Singapour en avait pourtant loué un à grands frais : durant la présence de l'animal, le prix du billet avait été majoré. Les chinois du continent, pour une fois indifférents à leur fortune, lui préfèrent les chimpanzés : on leur balance de la nourriture devant le panneau “ne pas nourrir les bêtes”, on leur offre des cigarettes allumées, on leur crie dessus,... Les singes se regroupent pour jouir du spectacle : c'est fou ce que leurs grands cousins sont amusants ! 

 

Plus sérieusement...

La cruauté chinoise vis à vis des bêtes ne "s'excuse" que par la cruauté des bêtes entre-elles et l'insensibilité acquise des chinois vis à vis des malheurs d'autrui. Les animaux restent à leur place et ce n'est pas encore une place de choix, même pour les animaux de compagnie. On est loin de la "Bardotisation" occidentale des esprits qui fait que les animaux bénéficient parfois de plus d'attention que les hommes : pas de “gentil toutou à sa maman” en Chine (les chinoises préfèrent s'occuper de leurs enfants), de conflits entre voisins pour cause de chien de garde mal dressé (les chiens aboient mais les visiteurs passent), de viande pour chat plus chère que sa version noble (les chinois n'achètent pas de viande pour chat mais de la viande de chat) ou d'association de défense des criquets du métro en mal, parait-il, de nicotine (les criquets sont des animaux de compagnie et les chinois fument suffisamment pour les satisfaire). Et pas non plus de pitbull - arme canine phénomène de mode ! Il n'y a qu'au Tibet que les chiens empoisonnent parfois la vie.

Reconnaissons aussi que tous les enfants ont un goût pour les expériences animalières : nous avons tous brûlé des fourmis, arraché des pattes à des insectes ou joué un peu brutalement avec chiens ou chats. Et cela ne nous a pas empêché de nous améliorer ! Les chinois adultes sont, de fait, beaucoup plus attentionnés vis à vis du monde animal et le spectacle de vieillards promenant aux aurores leurs oiseaux dans les allées des parcs est, pour moi, la représentation type du parfait contentement, de la sérénité au quotidien, du bonheur de vivre et de prendre le temps de vivre... Une image à rapprocher en tout cas de nos personnes âgées tractées par leurs bruyants clebards dans les rues des grandes villes françaises...

Quant aux zoos, les singes ne s'amusent sans doute pas moins en occident et, s'ils le font dans de bien meilleures conditions, ils le doivent avant tout aux tarifs d'entrée plus élevés, méthode que les chinois ne peuvent pas encore s'offrir... Quand tous les chinois vivront correctement, il sera toujours temps de s'occuper de la condition animale. Il serait inconvenant que les droits du singe viennent avant les droits de l'homme !

 

Survivre en Chine...


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