"1,2 milliard de Martiens"

- Chap 7 : Je mange, donc je suis -  

Benoît SAINT GIRONS

 

“Manger, c'est le ciel des chinois” a dit Sun Yatsen. En effet : un chinois n'est jamais autant chinois qu'assis dans un restaurant, baguettes dans la main droite, bol de riz dans la main gauche et  nez dans la soupe (de poisson). Le chinois ne parle pas de population ou de nombre de personnes dans une famille mais de “bouche à nourrir” (renkou) et l'oeil qui voit du riz donne le... sourire ! (mi). Le "ventre" (du) est quant à lui la juxtaposition de la viande et de la terre et est traditionnellement considéré comme le siège de la connaissance comme en témoigne l'expression “un ventre plein d'érudition”.

Les français, pourtant connaisseurs, ont trouvé leurs maîtres : le chinois ne mange pas pour vivre mais vit pour manger. Pour manger beaucoup. On a peine à croire que les chinois soient les inventeurs du Qigong qui, entre autre prodiges, permet de se passer presque de nourriture. Beaucoup plus logique:  l'immense émotion qui secoua la population lorsque des manifestants étudiants du mouvement de 1989 annoncèrent qu'ils entamaient une grève de la faim. Des chinois avaient volontairement décidé de renoncer à manger ! Et pas seulement en dehors des repas ! Cela ne s'était jamais vu ! Cela ne dura donc pas longtemps : quelques jours à peine suffirent à marquer l'exploit.

Manger est pour un chinois synonyme de bonne santé physique et financière et l'obésité légère un signe extérieur de richesse (il y aurait 70 millions d'obèses chinois soit plus de 5% de la population). D'après le quotidien "The China Daily" , les habitants de Pékin consommeraient jusqu'à trois fois plus de sel et deux fois plus de gras que ce qui est habituellement recommandé (1).  La nourriture est donc de toutes les conversations : le chinois ne dira pas “Bonjour, est-ce que ça va ?” mais “Bonjour, as-tu déjà mangé ?” (chiguo le meiyou) - “Quelle question ! Bien sûr que j'ai mangé : il est trois heures de l'après-midi ! Et toi ?” - “Moi, pas encore.” Nous ne parlons évidemment pas du même repas. - “Est-ce que tu aimes la cuisine chinoise?” - “Beaucoup. Tout comme la cuisine française, l'art culinaire chinois est réputé dans le monde entier mais je préfère vos plats salés et pas trop épicés.” - “Qu'est-ce que tu as mangé hier soir ?” - “Du boeuf” - “Combien ?” - “10 yuans (7 francs)” - “C'est trop cher ! Combien est-ce que tu dépenses en moyenne par jour ?” - “Avec les boissons, moins de 25 yuans (18 francs)” - “Ce n'est pas beaucoup...” En effet : le chinois du sud y consacrerait 48% de son budget ! On l'aura compris : la mode basse calorie n'est pas prête d'atteindre la Chine;  le chinois mange n'importe quoi, n'importe où, n'importe quand et n'importe comment...

 

Le repas chinois a une fonction sociale évidente : montrer que l'on a du fric. La règle du jeu pour celui qui invite consiste à commander bien plus de plats que ses invités ne peuvent en manger : s'il n'y a pas gaspillage de nourriture, il y aura perte de face. Si l'Empereur se voyait proposer 120 plats à chaque repas, en plus des plats de saison (2), les banquets actuels sont en général composés uniquement de 12 à 18 plats.  Les plats arrivent, régulièrement, et sont disposés sur un plateau tournant au centre de la table. Les convives, assis en cercle, jouent des baguettes avec dextérité. Il faut faire vite, avant que les "adversaires" n'aient tout englouti ! Pas le temps, donc, de converser, de savourer les aliments ou de respecter une "logique" culinaire : salé, sucré, pimenté,... l'estomac se chargera de faire le tri ! Le bol de riz est consommé à part (ou pas consommé du tout) : aliment du pauvre, il ne fréquente pas les plats et les sauces.

La trêve n'intervient qu'une fois les derniers plats servis et à moitié consommés (s'il n'y a pas gaspillage, cela signifie que les hôtes n'ont pas commandé suffisamment). Le moment est venu  de prendre son temps et, pour parfaire son ébriété, de retomber en enfance. Une variante du "jeu de la pierre, de la feuille et des ciseaux" commande la saoulerie. Jeux de vin, jeux de vilains : celui qui perd, boit. L'alcool n'est visiblement pas interdit aux mineurs... Vient le moment de payer l'addition. Celle-ci doit être réglée discrètement si l'invitation était claire, de manière ostentatoire à l'opposée. A Hong Kong, les convives livrent batailles pour exposer leurs cartes de crédit "Gold" ou "Platine". En Chine, celui qui paye doit d'abord repousser physiquement et en rigolant, tous ceux qui font mine de se diriger vers la caisse. Dans tous les cas, il serait bien inconvenant de discuter le montant du repas : on ne joue pas avec le prix de la nourriture !

 

Plus sérieusement...

Il serait malhonnête d'exagérer les risques de maladies alimentaires en Chine : tous les restaurants sont visés par un organisme qui délivrera une autorisation d'exercer et contrôlés tous les ans, en théorie à l'improviste. Les critères de délivrance du sésame doivent davantage concerner la manière de cuisiner que l'apparence de la cuisine mais n'est-ce pas là l'essentiel ? Il y a quelques années, de jeunes américains sont morts chez eux pour avoir ingurgité des hamburgers mal cuits dans une chaîne de fast food US : la cuisine était pourtant nickel !

On ne peut pas non plus avoir le riz, l'argent du riz et le riziculteur : peu de chinois survivraient aux additions des restaurants français ou chinois made in France. La simplicité matérielle garantit des prix bas et permet à (presque) tous de “sortir au restaurant” deux à trois fois par jour. Un plat typique de viande et un bol de riz coûtaient ainsi à Shaolin de 8 à 13 francs et un riz "cantonais" moins de 2 francs. Que reste-t-il au restaurateur une fois la matière première décomptée ? Pas assez en tout cas pour se payer l'aquarium ou les tableaux-cascades qui émerveillent les français lors de leur visite annuelle au restaurant chinois de leur quartier...

Ce n'est pas seulement une histoire de couteaux et de fourchettes. Un repas à la française tient du cauchemar pour le chinois lambda : le défilé des plats individuels, l'absence de choix, l'obligation de tout manger pour être poli, tous les rituels de la table qui font que l'on fait moins attention à ce que l'on mange qu'à la manière dont on mange, les discussions interminables entre les convives, le changement permanent de vaisselles,... Tout cela est bien trop dirigiste, rigoureux, aseptisé, organisé, long, froid, coûteux, superflu,... En un mot : immangeable ! Le retour au pays sera un soulagement. En Chine, les rapports avec la nourriture sont bien plus naturels et, une fois la surprise passée, finalement bien plus agréables : la variété est plus importante, la convivialité plus grande, l'atmosphère plus décontractée et les baguettes bien plus pratiques ! D'accord, il vaut mieux ne pas visiter les cuisines. Bien sûr, il vaut mieux ne pas trop regarder ses partenaires de table. Evidemment, il vaut mieux oublier les conseils des diététiciens. Cela va de soi, il vaut mieux parfois ne pas être trop curieux vis à vis de ce que l'on mange. Mais les plats sont en général savoureux et les chinois à table bien sympathiques et prévenants. Clamons donc le haut et fort : la cuisine chinoise est un art et manger chinois et à la chinoise un réel plaisir !

 

Survivre en Chine...

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(1) Relevé par Fred Schneiter dans son ouvrage "Getting along with the Chinese", éditions Asia 2000, 1992  
(2) Yin Yi "Mémoire d'une dame de cour dans la cité interdite" Editions Philippe Picquier, 1993.


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