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Chap 3 : La Toilette des Blanchisseurs -
Benoît SAINT GIRONS
Des traces de pieds sur le rebord de la cuvette des toilettes ? Pas de doute : un chinois de la campagne est passé par là ! Ne sachant comment utiliser cet objet barbare surélevé mais ayant repéré la source d'eau chaude, il en a entrepris l'ascension et s'est accroupi dessus, en équilibre instable. Après, il convient de bien viser. Mais à ce jeu là, les chinois ont de la pratique : un trou dans le sol, c'est tout ce qu'ils demandent pour satisfaire leurs besoins naturels.
Lorsque le trou est cimenté, de temps en temps alimenté en eau et cloisonné à mis hauteur, vous venez de faire connaissance avec les toilettes publiques. Elles sont facilement identifiables : à l'odeur d'abord, puis parce qu'un "homme-pipi" se charge de vous alléger de quelques centimes. La visite est payante ! Des toilettes individuelles à la turc ? Le luxe de quelques privilégiés. Des toilettes à l'occidentale ? Vous êtes sur la case hôtel ou riche particulier. Mais pour un véritable choc culturel, le mieux est de se rendre dans les campagnes chinoises et de suivre l'essaim de mouches. Pas de ticket d'entrée : aussitôt entré, vous avez envie d'en sortir ! Mais dame nature étant souveraine, vous êtes bien obligé de subir. Car à moins d'être aveugle, sourd et enrhumé, vous en prendrez plein vos sens. Il ne fait vraiment pas bon être constipé en Chine !
L'apparence des toilettes fut donc le critère principal du choix de ma première école de Kung Fu. Impossible d'étudier sérieusement si je dois faire mes ablutions en compagnie d'une centaine de chinois. Je choisis donc des toilettes à taille plus humaine : six espaces avec cloisons à mis hauteur , urinoir sur le côté, pas de toit afin de connaître la météo au quotidien... Exactement ce que j'étais venu chercher en Chine ! Les chinois semblaient également apprécier l'endroit et ils y menaient d'importantes conversations existentielles : “Alors, la tienne est de quelle couleur aujourd'hui ?” Les habitués choisissaient le trou juste à l'entrée : lorsque les bassines d'eau étaient amenées, le défilé avait lieu entre leurs jambes. “Oh la belle verte ! Magnifique la jaune ! Dis donc qu'est ce que tu as mangé hier soir ?” Mais le plus beau spectacle avait lieu aux heures de pointe : les étudiants s'accroupissaient alors à deux en parallèle au dessus du même trou et s'encourageaient mutuellement. Un bel exemple de solidarité ! Le bonheur en continu est malheureusement illusoire : sans même me consulter, il fût décidé de rajouter un toit ! Mes toilettes à jamais dénaturées, je leur rendais un dernier hommage et changeais d'école...
Les chinois ont la réputation d'être sales. S'ils le sont, c'est en tout cas sous des vêtements propres. Sous chaque chinois sommeille en effet un blanchisseur en puissance et la vie chinoise s'organise autour de la lessive. Qu'un vêtement ne soit porté ne serait-ce que deux minutes, il est aussitôt lavé et mis à sécher. J'eus comme vous le savez le privilège de participer à une croisière sur le Yangzi en compagnie de 800 chinois. Plus directement, je partageais la cabine de 10 d'entre-eux. J'avais pris soin de choisir un lit en hauteur, près de la fenêtre. Ainsi, pensais-je, je pourrai admirer le paysage de ma position favorite. Malheureusement, entre le lit et la fenêtre se trouvait un lavabo. Ce dernier devint rapidement le lieu de convergence des trois familles. Moins de deux heures après le départ, elles commençaient déjà à faire leur lessive et une journée plus tard, la cabine s'était métamorphosée en buanderie. J'en fut quitte pour admirer un paysage de sous-vêtements et de petites culottes et, pour escalader mon lit, devais d'abord me frayer un passage au milieu des serviettes et autres pantalons. Ce n'était plus la visite des trois gorges mais des trois soutiens-gorge !
Les douches du bateau étaient dans la tradition chinoise : sales, peu pratiques et rarement fréquentées. La salle de bain ne fait pas partie des inventions chinoises (il n'y a que 25 douches pour 100 foyers en ville !) Les chinois lui ont trouvé des palliatifs : les vêtements qui permettent de "laver" en s'habillant, tout d'abord, la bassine d'eau, ensuite. La toilette chinoise consiste en effet essentiellement en une serviette que l'on trempe dans de l'eau avant de se l'essorer sur le corps. Notre gant de toilette à grande échelle en quelque sorte. Avantage de la technique : pas de gouttes. Très pratique donc dans le train ou en espace clos. Autre atout : pas la peine de se dévêtir; la serviette se faufile sous les vêtements. Très pratique lorsque l'on a plus d'un milliard de compatriotes et de la pudeur. Par contre, se laver le dos, les pieds ou les parties intimes est évidemment plus délicat. Les puristes noteront également que le linge change de couleur au fur et à mesure de la toilette ce qui conduit l'eau de la bassine à faire de même. Aucune importance ! Avec des vêtements propres, l'apparence sera sauve !
C'est un fait reconnu : les chinois transpirent moins que les occidentaux. Il n'empêche : après 7 heures d'entraînement dans la poussière et le soleil, la toilette n'est pas un luxe. Les élèves se lavaient donc tous les jours... superficiellement. avec un robinet d'eau froide pour une cinquantaine d'élèves et de fréquentes coupures d'eau, il ne pouvait en être autrement. Il y avait bien une salle de bain mais elle était hors d'accès des étudiants. Sans doute pour ne pas déranger les araignées qui l'habitent. Une fois par semaine, un pèlerinage était organisé vers des sources d'eau plus importantes : les fameux "bains publics".
J'étais tranquillement installé dans ma baignoire lorsqu'on frappa à la porte. - “C'est occupé !” Ma baignoire certes, mais pas les deux autres de la pièce. Mon argument ne fût donc pas retenu et je fis bientôt la connaissance d'un jeune chinois en uniforme de Kung Fu. Qui a osé prétendre que les chinois ne sentaient pas ? Un camembert exposé au soleil durant une semaine si vous sentez ce que je veux dire ! Presque entièrement dévêtu - pudeur oblige - mon nouvel ami prit place dans son bain. Et le miracle se produisit : l'eau changea instantanément de couleur ! La banale translucidité se transforma en un noir/gris du plus bel effet. Encore une invention chinoise ! Très impressionné, je lui demandais combien de fois par semaine il se livrait à cette expérience d'alchimie. - “Une fois par semaine” Etait-il le seul à réaliser cette manipulation ? Non bien sûr. Les chinois ne vidant pas leur baignoire après usage, je pus admirer fréquemment leurs oeuvres et dois dire que je fus toujours très peiné d'avoir à y plonger la main pour retirer le bouchon...
Si tous les hommes normalement constitués expirent du gaz carbonique, les chinois, perfectionnistes, y ajoutent la salive "usagée". A moins de vouloir humidifier ses chaussures ou son bas de pantalon, il est donc dangereux de marcher à côté d'un chinois sans son parapluie : les crachats fusent de toute part ! Heureusement, la nature est bien faite et chaque crachat est précédé d'un élégant raclement de gorge. C'est le signal pour changer de trottoir... et un élément important de l'hygiène des chinois, manifestement perturbés par la déglutition.
A l'intérieur des bâtiments, cette habitude n'est pas sans poser quelques problèmes. Les propriétaires délicats font parfois apposer un écriteau “Ne pas cracher”. A cet égard, la traduction en anglais m'apparaît superflue : cette coutume n'est de toute évidence pas exportable. Même chose pour le “Prière de ne pas uriner” aperçu dans un ascenseur. Nous autres occidentaux avons trouvé un remède contre la myopie : nous portons des lunettes ! La petite chinoise n'avait de toute évidence lu aucun ouvrage majeur sur la psychologie occidentale : elle s'amusait, de la fenêtre, à cracher dans ma chambre. Aussitôt vue, aussitôt prise. Je décidais d'expérimenter un nouveau type de chiffon. Pas terrible : sa jupe n'était pas très absorbante ! Une fois relâchée, cette jeune diablesse aux yeux bridés inventa un nouveau jeu : nettoyer ses chaussures dans ma bassine d'eau sur la terrasse puis les essorer, toujours à travers la fenêtre, sur mon sol cimenté. Elle avait l'air d'aimer les jeux d'eau. Elle n'apprécia pourtant pas le mien : se faire verser une bassine d'eau sale sur la tête est apparemment humiliant, même lorsque l'on a 9/10 ans. Elle eut donc le dernier mot. Alors que j'étais en cours en train de découvrir l'existence de nouveaux muscles, elle pénétra par effraction dans ma chambre pour me dérober bananes et gâteaux secs...
Petite morveuse deviendra grande : elle apprendra à se moucher et à faire du vélo. Les chinois ont en effet adopté la technique de nos coureurs cyclistes : tout expulser dans la nature en expirant brutalement par le nez puis essuyer ce qui dépasse avec le revers de la main. Le fait de ne pas trouver de kleenex dans les herbes chinoises ne tient donc pas à mon intervention.
J'ai gardé le meilleur pour la fin : la purification du corps passe également par l'expulsion des gaz. A cet égard, la règle est d'en faire profiter les autres. Fierté chinoise oblige, tous doivent entendre combien je prends soin de mon corps. Je rentrais d'une promenade sur l'île de Hong Kong. Cela faisait près d'une heure que je n'avais vu personne et, même sur un sentier de randonnée, cela tenait du paranormal. Je fus donc soulagé d'apercevoir au loin un chinois d'une cinquantaine d'années. Il marchait dans ma direction. La journée étant placée sous le signe de l'inhabituel, je décidais de lui dire au passage quelques mots de civilités. Je n'en eu pas l'occasion : il ouvrit la bouche plus rapidement que moi et s'exprima dans un dialecte malheureusement bien trop familier que la décence m'interdit de reproduire ici. Un rot pareil, il avait du le préparer sur des kilomètres ! Il avait de l'expérience le bougre ! -“Euh... Enchanté... Moi c'est Benoît !” Je m'éloignais en pensant que la Chine était vraiment un pays de mélomanes. Péter, roter, se moucher et cracher : la toilette chinoise est une symphonie à quatre tons...
Plus sérieusement...
Ne nous attardons pas dans les toilettes : les toilettes publiques françaises ne sont pas non plus toujours des modèles de propreté et nous avons un train de retard sur les japonais pour ce qui est de leur confort : ni jet d'eau tiède ni parfum en France ! De même, on ne peut vraiment reprocher à quiconque de ne pas avoir étudié Freud : nous laisserons donc les chinois tranquilles avec leur engrais naturel (ils en répandent chaque année 300 millions de tonnes dans leurs champs !)
Question occidentale : Est-ce parce que les chinois ne se lavent qu'une fois par semaine qu'ils doivent laver tout vêtement porté deux minutes ? Question chinoise : Est-ce parce que les vêtements des occidentaux sont sales qu'ils doivent se laver corporellement tous les jours ? Rendons hommage à l'hygiène vestimentaire chinoise et reconnaissons qu'en matière d'hygiène corporelle - tout au moins dans le cadre d'une utilisation du corps normale - nos besoins sont différents : les chinois n'abusent pas de leurs glandes sudoripares. La nature l'a sans doute souhaité ainsi pour éviter une pénurie d'eau. Quoi qu'il en soit, avec la vie moderne, le passage par la case salle de bain devient à la mode et si l'année dernière on voyait surtout à la télévision des publicités pour les lessives, on y voit cette année de nombreux spots pour savons et autres shampooings...
Disons pour terminer que les sonorités que nous jugeons "déplacées" sont surtout localisées dans les campagnes ou le sud de la Chine. A Pékin, ville-vitrine, les campagnes d'éducations civiques rendent les habitants presque "présentables", notamment lorsque la Chine accueille une délégation étrangère. Le "patrimoine" chinois disparaitrait-t-il sous la pression de l'occident ? Rassurons-nous : selon certains médecins occidentaux, les chinois souffriraient d'une infection chronique des bronches. Les raclements de gorge fabuleusement sonores ne sont donc pas près de disparaître...
Survivre en Chine...
Vérifiez toujours l'installation sanitaire et la présence de l'eau chaude de votre chambre d'hôtel; surtout si votre hôtel appartient au gouvernement. Vous ne souhaitez pas vous laver à la chinoise !
Apprenez à vous couper du monde extérieur si vous avez à vous rendre dans des toilettes publiques
Prenez soin de votre apparence vestimentaire et de la propreté de vos vêtements si vous souhaitez laisser une impression favorable. “L'homme est jugé par son vêtement, le cheval par la selle” dit un proverbe. Les chinois visitent ainsi les lieux touristiques en costume-cravate.
Soyez patients et philosophes ! Confronté à l'un des tons de la symphonie chinoise, dîtes-vous que la nature est souveraine et pensez rapidement à autre chose.
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