"1,2 milliard de Martiens"

 - Chap 1 : La Civilisation du Bruit -

Benoît SAINT GIRONS

 

  

 

Si en Occident le silence est d'or ou de plomb il est, dans la stratosphère chinoises, de bien moindre valeur. Car s'il était d'or, le chinois serait le plus calme et le plus silencieux des hommes. Et s'il était de plomb, il aurait déjà trouvé le moyen de le transformer en or...

Le chinois est bruyant. Viscéralement. Naturellement. Gentiment. Le fait de vivre entassés les uns sur les autres aurait pu les conduire à édicter des règles draconiennes de contrôle du niveau sonore. Des camps de rééducation pour ronfleurs aux exécutions par Karaoké, les moyens étaient vastes. Ils ont préféré une autre voix/voie : couvrir le vacarme du voisin en faisant plus de boucan que lui ! Le premier chinois à faire du bruit n'est pas resté dans l'histoire mais il n'a pas tardé à être copié !

Pris dans l'engrenage du "toujours plus fort", emporté par un puissant besoin d'émulation, poussé par l'orgueil chinois à faire pire que son voisin, les chinois ont perfectionné et enrichi leur panoplie de techniques, inventant au passage le pétard et la poudre à canons. Le calme et le silence sont de toute évidence insupportables pour les oreilles chinoises. Un chinois partira donc se promener dans la montagne avec un énorme transistor et il s'évertuera à donner au lever du soleil plus d'éclat (de voix) en rajoutant une bande son en version originale : “Aaah ! Oooh ! Khaan !” (hao kan, joli). Ce jour là, sur la montagne bouddhiste Emeishan, à 3099 mètres d'altitude, le soleil eu tellement peur qu'il resta caché derrière les nuages...

Le chinois n'a intrinsèquement besoin d'aucun accessoire pour faire du bruit : une paire de cordes vocales suffit en général à satisfaire ses besoins vitaux. Son utilisation n'est toutefois pas la même selon les régions : le chinois compte 6 dialectes majeurs en dehors du mandarin et une multitude de variations locales. Parmi ces premiers, le cantonais du sud de la Chine et de Hong Kong décroche facilement le Trophée Quies de la langue la plus assourdissante : on ne parle pas le cantonais; on l'aboie ! De fait, dans les restaurants de Hong Kong, le téléphone portable semble indispensable pour communiquer avec la personne assise en face de soi et les annonces par haut parleur n'ont rien à envier aux messages des halls de gare parisiens : “Le chien tatoué X347 à destination de la table 21 partira de la cuisine centrale à 12h03...”

Tous les chinois n'ont évidemment pas la chance d'habiter plein sud et de pouvoir pratiquer ce genre de cannibalisme culturel. Le "parler-chien" est néanmoins utilisé à l'échelon national pour signifier un certain agacement ou exprimer son mécontentement.  Le responsable des bains publics d'une des écoles de Kung Fu de Shaolin était, avec son épouse, particulièrement doué pour ce genre de métamorphoses. Au lieu d'expliquer calmement son point de vue, il montrait les dents et se lançait dans une série de jappements hargneux. – “Excusez-moi mais je ne parle pas chien”. Logique redoublement des injonctions...  Au bout d'un moment, après avoir rongé son os, il finissait toutefois par retrouver figure humaine... jusqu'à la prochaine crise. Compatissons : il a de toute évidence été lui aussi mordu par un chien radioactif exposé à une trop forte dose de rayons gamma. Une vraie épidémie...

L'égalité devant le bruit, n'en déplaise à 50 années de régime communiste, n'est pas non plus la même selon les revenus. Les plus riches chinois font égoïstement du bruit en famille ou entre amis : la prospérité permet l'isolement. Les classes moyennes, plus généreuses, font bénéficier leurs voisins de leur télévision ou de leur machine à Karaoké dès le soir venu. Malheureusement, leurs revenus ne leur permettent pas encore de s'offrir des cours de chants mais, comme on dit, c'est l'intention qui compte.  La Chine ne sera économiquement développée que lorsque tous les foyers seront équipés d'un Karaoké. Et lorsque la Chine s'époumonera, le monde tremblera ! En attendant ce jour, les pauvres chinois participent également, à leur faible échelle, au vacarme général : en ville, un marteau et un clou feront l'affaire; à la campagne, un chien sera plus commode.

Mes voisins à Shaolin étaient des gens charmants. Leur chien n'était pas moins adorable. Ce dernier, tous les soirs, s'évertuait à me rappeler que j'étais en Chine. Au bout de deux semaines, n'y tenant plus, je décidais d'aller me présenter à ses soins. Surprise ! Il ne s'agissait pas d'un chien errant comme je l'avais d'abord imaginé : c'est sur le toit d'une maison qu'il faisait ses vocalises. Discussion avec les propriétaires, un couple de vieux chinois :   

– “Peut-être pourriez-vous expliquer à votre chien qu'il est ridicule d'aboyer après les étoiles ?” 
– “Mais, me répond tristement la vieille femme, c'est impossible, il ne parle pas le chinois !”
Encore heureux pensais-je : s'il aboyait du chinois, ce serait tout simplement insupportable...

Maintenant que faire ? Demander à ces braves gens de frapper leur bête parce qu'il fait du bruit ? Et pourquoi pas appeler le réparateur parce que le Karaoké abuse des décibels ! Ou encore lui demander d'inspecter les haut-parleurs sur le toit d'un autre voisin : du bruit en sort dès que ce dernier branche sa chaîne "hi-fi" ! Soyons sérieux ! Faire l'animation du village est le devoir sacré de tout chinois normalement constitué. De fait, le chien n'est pas véritablement responsable : il ne fait que suivre la voix/voie de son maître, il obéit aux directives... Je fis donc mes adieux et, stimulé par les aboiements, commençai la rédaction de cet ouvrage.

Le bruit ne gêne que ceux qui n'en font pas et les chinois sont, de ce point de vue là, depuis longtemps immunisés. Les bouchons d'oreilles les laissent perplexes. – “A quoi cela sert-il ?” – “A rendre la Chine plus calme” – “Hein ?!?!” Il est vrai que nos accessoires d'occidentaux se révèlent bien inefficaces face à l'expertise chinoise. Cette nuit là, je les avais pourtant mis et, ma foi, avais trouvé rapidement le sommeil. Il faut dire que j'étais seul dans la cabine du bateau assurant en trois jours la descente du Yangzi, depuis la ville de Chongqing, pour la curiosité de 800 chinois et d'un français égaré. Les chinois étaient partis en excursion et, sans les chinois, la Chine est calme. Tremblement de terre vers 1h du matin : mes 10 colocataires reprennent possession de notre placard à 8 lits (sur deux niveaux). La visite leur a apparemment plu et les enfants ne sont pas les derniers à manifester leur enthousiasme. Mais pour moi qui étais sous les cocotiers, le réveil est pénible.   Bienvenu en Chine ! Je décide alors moi aussi de participer à la fiesta et me mets à hurler le premier couplet de notre bonne vieille Marseillaise. Miracle ! Notre hymne guerrier est efficace : les chinois se taisent, tétanisés d'effroi. Ils voyagent en compagnie d'un fou furieux ! On leur avait dit que les étrangers étaient bizarres mais à ce point ! Mieux vaut ne pas trop le déranger. Faîtes attention les enfants...

Le bruit est, dans le dictionnaire chinois, associé à la voix (zaosheng, caozasheng). C'est tout à fait logique. D'une part parce que la voix est effectivement souvent bruyante et, d'autre part, parce qu'à l'époque de la formation des idéogrammes, les Klaxons de voiture n'existaient pas. C'est apparemment un point commun à tous les  pays d'Asie en développement : construire la voiture autour du Klaxon. S'il fonctionne, tout fonctionne. Conduire, c'est en effet klaxonner et apprendre à conduire, c'est apprendre à klaxonner à bon escient... c'est à dire n'importe quand ! Les chinois ne klaxonnent pas comme en occident pour réveiller les chauffeurs endormis ou insulter les chauffards mais plutôt pour prévenir de leur arrivée. Deux traductions possibles : “Attention, poussez-vous, j'arrive !” (lorsqu'il y a quelqu'un sur la route) ou bien “Regardez tous ma belle voiture !” (lorsque la route est déserte). Nul doute que dans quelques années, lorsque la voiture ne sera plus réservée à une élite, les grammairiens se pencheront à nouveau sur le dictionnaire...

 

Plus sérieusement...

Ce chapitre parle souvent de chien. Sans doute parce que je dois à un chien l'idée de cet ouvrage. Loin de moi la volonté de renouveler l'insulte des anglais qui avaient, à l'époque coloniale, interdit l'entrée d'un parc de Shanghai aux chiens et aux chinois. Les chinois sont d'excellents acteurs et leurs colères généralement des mises en scène. Ce sont également de grands observateurs du monde animal, comme en témoigne le Kung Fu dit des "animaux". C'est dans ce contexte que la mimique canine doit être analysée : un habit que l'on enfile pour impressionner l'interlocuteur et que l'on retire aussitôt le but atteint. Il n'est pas évident que les occidentaux qui montrent les dents soient aussi bien au contrôle de leurs émotions... Ne pas comprendre la langue de ses interlocuteurs amplifie aussi la tentation d'avoir recours à l'analogie animale. Le cantonais, ses sept tons et la quasi obligation culturelle de le hurler représente la cible idéale. A l'inverse, la plupart des visiteurs reconnaissent dans le mandarin une langue relativement mélodieuse. Opéra traditionnel chinois mis à part, bien évidemment...

Il serait injuste de ne pas signaler que la Chine possède également ses zones de silence. Histoire sans doute de justifier la présence dans le dictionnaire de trois mots différents. Le silence, c'est d'abord la tranquillité en haut et en bas de la maison (jijing). C'est aussi l'absence de voix (wusheng). C'est enfin une personne qui est réticente à communiquer (chenmo). Le silence n'existe donc pas véritablement en lui-même mais se traduit plutôt par l'absence de quelque chose ou une volonté familiale d'être au calme chez soi. Et pourtant, malgré tout, le calme surprend quelque fois : en mâtinée, dans les parcs, lors des séances de Taijiquan ou à midi, lorsque les chinois font leur sieste. Une expérience paranormale fut également développée par une municipalité : l'interdiction de klaxonner dans les rues de Xiamen. Je ne sais pas ce qui est le plus surprenant : qu'un chinois ait eu une telle idée ou bien que les chinois arrivent à respecter l'interdiction. Quoi qu'il en soit, cette ville est, de fait, une véritable oasis ainsi qu'un espoir pour les 2.72 milliards oreilles chinoises...[1]

Les villes chinoises finiront-elles par être calmes ? L'initiative de Xiamen semble avoir été reprise par d'autres municipalités et il n'est plus rare de voir des panneaux représentant un Klaxon barré de rouge à l'entrée des villes. S'ils sont encore malheureusement peu compris des automobilistes, l'intention de limiter les décibels d'un nombre croissant de véhicules à moteur finira bien par s'imposer. Dans le cas contraire, la nostalgie du "tout vélo" pourrait alimenter des ressentiments chez les citadins. Car, cela va de soit, le chinois, en dehors de son vacarme personnel et malgré une réelle tolérance au bruit, aspire lui aussi à la tranquillité.

Pour terminer, nous constaterons que les français respectent de moins en moins la quiétude de leurs voisins, que nos transistors et animaux font autant de bruit que ceux chinois, qu'une société en construction utilise davantage le marteau qu'une société développée, et que, de toute façon, une société sans bruit est une société morte ! De ce point de vue là, pas de doute : la Chine est bon vivant et bien vivante !

 

Survivre en Chine...

- Emporter des bouchons d'oreilles. Pas seulement utiles lorsque l'hôtel possède un Karaoké mais également pour se protéger les tympans des coups de Klaxons lors des longs trajets.

- Emporter son propre bruit. Acheter une chaîne Hi-fi permettra à ceux résidant sur place de couvrir le bruit par le bruit.

- Confronté à une mise en scène chinoise, jouer le jeu du spectateur. Monter sur scène n'est recommandé qu'à ceux qui savent contrôler leurs émotions. Se moquer des acteurs est également un jeu dangereux : à l'avenir, le théâtre risque de vous être interdit. Aux hurlements, répondre par des chuchotements. Aux trépidations, par une sérénité clairement affichée.

- Apprenez à vous couper du monde extérieur en faisant, par exemple, des exercices de méditation. Dans une rue bruyante et polluée concentrez-vous sur vos pas, sur le contact de vos pieds avec le sol. A éviter toutefois lorsque vous traversez une rue chinoise...

- Soyez patients et philosophes ! Dîtes-vous que le bruit est souvent une manifestation du caractère enjoué et joyeux des chinois...


 

[1] 1,2 milliard de martiens x 2 = 2,4 milliards d’oreilles mais rappelons que nous ne parlons pas ici de tous les chinois mais plutôt de ceux qui n’ont pas encore été "dénaturés" par la vie citadine.  La population chinoise s’élève en 2012 aux alentours de 1,36 milliard de personnes soit quelques 2,72 milliards d’oreilles.

   

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